Antigone
Prologue et chapitre premier
Par MattheusBH magazine, vous propose sa série événement : "Antigone". Un nouveau concept de nouvelle publiée en neuf épisodes. Une exploration des plus belles heures de l’adolescence.
Prologue
« I was born and raised in France, could speak at the age of two and had read all Balzac at sixteen. Just kidding my name is Kirkland Brown and I am a whore. »
Si Kirkland Brown avait elle-même commencé à écrire ce livre elle aurait commencé ainsi. Kirkland Brown est ma mère et je suis la fille dont elle a avortée après vingt-quatre semaines de gestation. Elle n’a pas donné de nom à mon fœtus sur lequel elle n’a jeté qu’un regard dégoûté, comme on regarde des restes de boucherie. Je suis celle assise dans un coin, moche et solitaire, qui dès le début du récit sait qu’elle va mourir, celle dont on n’ose imaginer le visage, dont on taira le nom : Antigone.
Si c’est moi qui prend la narration à mon compte en me personnifiant alors que je n’ai jamais été rien de plus qu’un amas de cellules abscond nommé fœtus, ce n’est pas pour adopter le ton de la réprimande morale à l’égard de ma mère comme le feraient des chrétiens évangélistes bien intentionnés. Non, moi je ne suis pas une gentille fille.
Posons le « Je » de la sensation - neutre et limpide, mettons le en relation avec le « Je » de l’intermédiation flou et transparent. En tant que tel le discours qui va suivre n’a pas de valeur puisque qu’au bout de vingt-quatre semaines le fœtus qui est à l’orée du seuil de viabilité ne possède encore aucune des terminaisons nerveuses suffisantes à la sensation. Sauf à croire que c’est à travers vous qui lisez mon histoire et lui donnez du sens que ce « Je » va exister : craignez ma parole écrirait le penseur.
Etablir une genèse des choses aurait été nécessaire et beau. Vous raconter ce que vous attendez en somme, l’éveil sexuel d’une adolescente. Malheureusement ce n’est pas le moment, car je coule, ou je me noie dans mon plasma depuis de longues minutes. Je dégouline contre la paroi en taule glacée de la poubelle dans laquelle on m’a jetée entre des boites en cartons et des gants de latex usagés. Dans neuf heures j’aurais atteint le fond comme le bébé coule au fond de sa mère au bout de neuf mois. Vous mettrez moins de temps à lire mon histoire que je synthétiserai pour adapter ma chronologie intemporelle à vos emplois du temps étriqués. Je ferai IX chapitres, par goût pour la symétrie.
La procédure régulière s’agissant d’une interruption volontaire de grossesse dans le centre hospitalier de Virginia Beach prévoit une mise sous plastique des restes du fœtus, puis une crémation qui a lieu chaque Jeudi de la semaine avec les autres déchets dans les locaux de l’hôpital. Si cette procédure n’a pas été respectée, cela est dû à l’inconséquence de cette petite pute de Kirkland Brown.
Kirlkand Brown a eu une enfance joyeuse, un père policier et une mère professeur de piano. C’est plus par défis de l‘avenir qu’elle s’est perdue sur des terres dont elle ignorait jusqu’à l’existence alors qu’elle était enfant. Ceci est notre histoire à tous.
Chapitre premier
La première fois qu’elle a eu ses règles, Kirkland Brown portait une petite jupe de tennis en coton et presque rien en dessous. Le flot liquide des premières menstrues s’est écoulé le long de ses cuisses en cours de mathématiques du fifth grade de la Norfolk Academy. Elle est sortie s’en demander la permission et s’est épongée les cuisses avec du papier hygiénique brun devant le grand miroir des toilettes, puis elle est retournée en cours. Elle savait très bien ce qui lui arrivait avec l’instinct de ceux qui collectent parfaitement tous les paramètres afin de n’en omettre aucun dans le but de monopoliser l’information.
Kirkland Brown à 13 ans à peine possédait déjà une certaine aura, ou bien quelque chose d’impressionnant en tout cas pour les jeunes garçons de la classe du sixth grade de la Norfolk Academy, chaque matin attentifs à sa toilette, mais surtout au moindre mouvement qu’elle effectuait, plus encore à ceux qui étaient répétés : lorsqu’elle lissait ses longs cheveux blonds et les rabattait en une longue torsade sur son épaule, quand elle tournait son regard calme dans votre direction son cou chérubin se plissait délicieusement depuis le lobe de l’oreille suivant la jugulaire.
Kirkland Brown était attirante, car elle ne parlait à aucun de ses camarades du seventh grade, consciente du mystère que lui conférait cette supériorité inexplicable. Elle offrait cette somme de gestes comme un vieux mime livre tous les soirs, dans le silence, le même spectacle.
C’est peu après qu’elle ait vécu la prime de ses menstruations que Kirkland Brown commença à fréquenter André. C’était l’été, le début de l’été, elle ne partait pas en vacances et lui avait échangé sa maison de Caroline du Nord contre celle d’une famille Londonienne. Il s’ennuyait ferme en Europe. Ils s’étaient rencontrés sur un mauvais site communautaire. Pendant des mois il l’a traité comme une conne, elle a adoré cela, à la folie, puis elle s’est habituée. Elle l’aimait moins mais encore énormément quand, trois ans plus tard, il est venu à Norfolk pour la première fois. Les parents de Kirkland Brown étaient partis pour le week-end à Bush Garden avec Aliénor, elle était seule…
Tous ces souvenirs du fifth grade ont subitement ressurgi quand à 16h00 ce samedi là, Kirkland Brown est allée dans la salle de bain pour essuyer sur ces cuisses le sang d’une autre nature. Ça s’est passé ainsi et ça s’est reproduit plusieurs fois durant le week-end, d’abord circonspect, André n’aurait jamais pensé avoir tellement envie de ça. Il y mettait pourtant toute la fougue de son adolescence et elle se laissait porter par le flot de tendresse brute comme l’aurait fait la femme d’un soldat en permission. André ne rentrait d’aucune guerre pourtant sa bouche suintait l’agressivité. Les premières insultes furent susurrées mais devant la placidité de Kirkland Brown elles furent vite hurlées. Il lui demandait de répéter de ne pas se laisser aller à la passivité de son désir. Elle fut d’abord étonnée, tellement habituée à exprimer la tendresse par le corps, elle s’est bien vite prise au jeu des mots qu’il lui mettait à la bouche. Elle avait 16 ans et le premier homme qui s’était allongé sur elle, l’appelait « My slut » en recommençant.
Maintes fois Kirkland Brown a murmuré à son oreille « Harder… harder », aspirant le H en le liant avec le A. Si vous répétez à voix haute « Harder », entendez-vous comme lui ce A qui glisse dans le H avec l’intensité de la passion de deux choses qui ne vont qu’ensemble. « Harder » et aussi « Faster » a-t-elle dit mais dans « Faster » il n’y a rien de remarquable, il n’y qu’« Harder » que longtemps, André s’est répété dans un soupir lorsqu’ils furent séparés. Elle disait « Aouch. » ou « Aï » également et quand elle disait cela c’était pour lui le signe qu’elle commençait à aimer car les yeux ouverts sur ce visage délicieux, alors elle se perdait.
C’est vrai qu’il était beau, de longues mèches brunes léchaient son front, ses joues déjà creusées. Les plis de son nez étaient légèrement tuméfiés par l’acné mais cela n’altérait point ses trais, c’était simplement la marque discrète de l’enfance qui quitte le corps.
Il ne s’était guère posé de questions sur le physique de Kirkland Brown. Elle disait oui, d’abord, elle aimait la violence morale ensuite, un sport dans lequel il avait du ressort. Mais elle était attirante malgré ce visage doucereux, son corps gentiment enrubanné d’un embonpoint juvénile avait quelque chose de sensuel, surtout ce plis mignon au dessus de la ceinture, ces deux fossette au creux des hanches. En réalité il n’avait pas tant envie du corps, ce qu’il aimait c’était le pouvoir qu’il prenait sur elle dans ces moments, lorsque le physique endort l’esprit. Il aimait la faire suer tout simplement.
Le physique ne compte qu’à l’instant post-coïtal, au moment où il faut rouvrir les yeux et se rendre à la raison et alors, il voyait Kirkland Brown adolescente gentiment enflée et il aimait cela. Que dire de ces cheveux blonds légèrement ondulés, dorés et parfumés qui léchaient ses épaules. Il y plongeait son visage et respirait la douce odeur fruitée et aseptisée de son après-champoing. C’était dans ces attentions de propreté que Kirkland Brown semble-t-il lui faisait gouter à la perfection féminine.
Il n’y a point de mot pour décrire ces instants. André y repensait souvent en secret, au moment par exemple où pour la première fois elle lui a offert ses seins. Comment elle a ôté son t-shirt lui faisant face. Rétrospectivement il s’en voulait de n’avoir pas assez bien capturé en son esprit chacune des parties de ce corps lentement dévoilées. De ces souvenirs d’une relation trop courte il pourrait se réconforter dans les moments d’angoisse, ou patiemment reformer le puzzle du corps qu’elle lui avait donné à admirer.
Il est parti par le bus Greyhound le dimanche après-midi, la rupture a suivi une semaine plus tard. A la question :
- You don’t love me anymore even with a big mouthful?
Il a répondu :
- No, I don’t.
Photo par : Elif Sanem Karakoc






le 19/02/08
je sais pas pourquoi mais la scène de " sex " me fait penser à " Homecoming " des Teenagers. Sinon c'est bon , j'aime.
le 10/02/08
"sans demander la permission".CAINRY sinon.
le 05/02/08
J'Aime! Clap Clap
le 04/02/08
pas facile en tout cas ...
le 04/02/08
Ca ressemble à du Dantec, y'a du génie là dedans! J'adore.
le 04/02/08
Elle est bonne, mais fais gaffe a l'OD